français

Rétrospectives

MAMAC de Nice, 2005

(article extrait du  journal Le Monde du 06/04/05)  

 

Alain Jacquet ou l’art des « camouflages » 

 

Quand Alain Jacquet, né en 1939, commence sa carrière de peintre en 1961, c’est avec un jeu de mots – et de société. Le Jeu de Jacquet est un grand tableau (2m x 1,92m) qui joue des contrastes, les bleus faisant chanter les jaunes, les rouges vibrer le vert. Un tableau qui reproduit assez librement la piste de ce jeu dérivé du trictrac, avec ses six cases triangulaires.

On ne sait s’il fut brossé avec un pinceau en poils d’écureuil, cet animal étant l’autre définition que donne le Robert du mot « jacquet », mais on n’en serait pas autrement surpris : l’homme apparaît méticuleux. Comme lorsqu’il peint, la même année, les 48 éléments cartonnés de son Mur de Cylindres, qui précède d’un an le mur de 240 bidons de pétrole érigé par Christo, rue Visconti, dans le 6ème arrondissement parisien. 

Suivent, dans l’exposition, les Jeux de Cubes, de 1962, qui selon Gilbert Perlein, conservateur du Musée de Nice, «anticipent sur les amoncellements des boîtes Brillo d’Andy Warhol». On peut en dire autant de La Cène de 1964 et des «Camouflages» de 1961-1964, auxquels Guy Scarpetta a consacré un texte important (éd. Cercle d’art, 2002).

Certes, ça peut finir par lasser : encore un petit français qui a tout fait avant les autres. Jacquet commentait naguère cet état de fait dans un entretien accordé au Monde (9 mai 2002) : «Au cours d’un colloque, le peintre américain Mel Ramos m’a dit : "il se peut que ce que nous avons fait, vous, les Européens, vous l’ayez fait avant nous, mais nous, nous l’avons fait en mieux." Ils ne l’ont pas fait en mieux mais en plus grand, avec d’autres moyens matériels.»

On conçoit mieux ainsi pourquoi ses œuvres demeurent si confidentielles, à l’échelle internationale. Exposées, mais encore peu ou mal vendues. Sauf à des amateurs ou a quelques professionnels éclairés, comme ces deux marchands suisses qui se les disputent mais ne les revendent pas.

A voir les deux Camouflage Botticelli, Naissance de Vénus, qui appartiennent au collectionneur français Jean Coulon, on les comprend. Datés respectivement de 1963 et 1964, ils superposent à l’image de Vénus jaillissant de l’onde, posée sur sa coquille, celle d’une pompe à essence, portant la marque et le logo d’un groupe pétrolier anglo-néerlandais. Et substituent une mythologie, la voiture, à une autre, la déesse… Mais surtout, ce sont de sacrés beaux tableaux. 

 

On peut en dire autant du Camouflage Jasper Johns, La voix de son maître. Il reprend une œuvre de Johns, les trois drapeaux américains superposés, sur lesquels se surimprime le logo d’une célèbre marque d’électrophones, où un chien est fasciné par le pavillon d’un gramophone. Un commentaire sur l’histoire de l’art, dont il est coutumier, mais aussi un coup de griffe à la montée de l’hégémonie américaine d’une part, un superbe tableau, d’autre part. Il date de 1963.

Cette année là, Jacquet expose à Londres, où il rencontre les «pop» artistes britanniques. L’année suivante, à Manhattan, il côtoie leurs homologues new-yorkais. Il semble lancé : «Beaucoup d’œuvres ont été vendues à ce moment-là, confiait-il au Monde. (…) Etre un artiste français n’était pas un handicap, alors que, dès l’année suivante, ça s’est bloqué… ». En 1964, en effet Robert Rauschenberg remporte le prix de la Biennale de Venise, marquant symboliquement la victoire de l’école de New-York dans la lutte jusqu’alors feutrée qui l’opposait aux Parisiens. 

Et puis il y a le Jacquet que tout le monde connaît : la reprise, en sérigraphie, du Déjeuner sur l’herbe de Manet. Mais avec des personnages réels, qu’il a photographiés : la dame toute nue est galeriste, le moustachu chapeauté critique d’art. C’est Pierre Restany, le pape du Nouveau Réalisme, qui se demandait alors s’il avait bien raison de se livrer à cela. En guise de signature, au milieu des reliefs du pique-nique, un paquet de pain de mie. De marque Jacquet, bien entendu.

Tramée, puis sérigraphiée, l’image connait diverses déclinaisons. Et conduit à la naissance d’un nouveau terme, le Mec Art, abréviation de mecanic art. C’est cette veine que va explorer ensuite Jacquet. Avec quelques pépites, comme cette variation sur un tableau de l’école de Fontainebleau, Gabrielle d’Estrée, celle sur La Source d’Ingres ou sur Le Tub de Degas, qui prouvent son amour des femmes et des artistes. Les décennies suivantes lui valent d’incontestables réussites, comme l’hilarant Bonjour Monsieur Courbet, où des sortes de bananes cosmiques se font des révérences et des courbettes d’un autre âge : même une souris à la main, Jacquet reste un grand peintre.

 

Harry BELLET

Les visuels de cette rubrique seront bientôt en ligne 

Polychrome 2012 | Mentions légales