français

Rétrospectives

MAM Paris, 1978

(article extrait du catalogue de l'exposition)

DONUT FLIGHT : UN TITRE QUI SERAIT AUSSI UNE INVITATION

L’exposition Jacquet aujourd’hui à l’ARC est beaucoup plus qu’un accrochage de type « rétrospective » qui tendrait à raviver la brillante image du jeune premier des années 1960. Ses insolents « Jeux » de mots coloriés et autres « Camouflages » faisaient alors les beaux soirs du Paris artistique en défiant l’histoire de l’art dans ses fondements les mieux établis par la multiplication mécanique de l’image (l’objectivité du sujet, l’unicité de l’œuvre, sa réalisation artisanale) et entraînaient toutes les déroutes (cf. la manifestation perçue comme « art pauvre » à la Galerie Yvon Lambert en 1969).

Les développements du «Grand Œuvre» qu’il poursuit depuis plusieurs années devaient relancer les contre-sens et les méprises des critiques. L’ARC n’en présentera d’ailleurs que les prémisses, l’œuvre étant en cours de réalisation.

Mais pour ceux qui, comme nous, auront découvert Jacquet à partir de cette œuvre de synthèses dont certains des éléments avaient été montrés à Venise en 1976, ou encore, à travers la minuscule «sculpture» en quatre éléments primordiaux déjà présentée au CNAC en 1974, le développement de sa démarche témoignera d’une rare cohérence :  à partir du Jeu de Jacquet dont les règles, en dépit des pirouettes verbales et de l’apparente désinvolture, imposent une rigueur extrêmement concertée, tous les coups abolissent le hasard. Au plus, peut-on dire avec la Baratte, par exemple, que l’importance d’une œuvre se mesure à celles-là mêmes qu’elle annule, ou mieux, qu’elle re-situe.

Cette cohésion fondamentale, Jacquet a voulu l’affirmer ici en concevant la présentation selon un schéma très précis, presque pédagogique, sorte de parcours initiatique dont le centre est le «Point de Repère», lui-même placé dans l’axe exact de la «Terre dans l’espace» situant par là son lieu, celui d’une «conscience planétaire ».

Cette trame aussi serrée que légère (donut flight…) ne prétend d’ailleurs pas saisir la réalité de l’œuvre plus que les divers tramages de ses peintures ne circonscrivent leurs sujets, mais, simplement, son propre jeu et ses multiples camouflages.

Deux itinéraires (par le début ou par la fin) sont donc proposés au visiteur : interchangeables dans leur signification et leur fonctionnement, leurs parcours se développent par rapport au Point situé au milieu. Deux parcours, deux lectures aussi, au moins, de part et d’autre de la ligne de mire : l’une fait appel au niveau de connaissance et de perception optique du spectateur, l’autre, plus intuitive, à ce que Jacquet appelle son «niveau de conscience».

La première seule est réductible à la description verbale. Elle nous conduit à une explication sculpturale de l’image à partir de différents jeux de couleurs sur des supports variés en plan et en volume :
- brillants exercices de juxtaposition et superposition des couleurs primaires et secondaires qui évoluent vers la réduction synthétique à la seule trichromie, puis, au noir et blanc et au point de braille.
- décomposition de la trame dans ses multiples variantes aboutissant à la réduction unitaire du point.
- parallèlement, analyse des effets de transparence et opacité sur différents matériaux.
- constant, enfin, le problème de la fragmentation/unité.

Toutes ces approches convergent vers le point, unité optique qui est aussi le «Point de Mire», la «Bille», le «Point de Braille», la sphère terrestre, condensé irréductible du temps et de l’espace.

A partir de là, on voit clairement comment l’environnement intitulé La Baratte est bien la synthèse de toutes les recherches de Jacquet, les objets-sculpture (barate, arrosoir, gaufre, doughnut, etc.) constituant des «archétypes formels»*, couleur/volume/sens. Sortes de cumulateurs de significations, ils apparaissent comme la cristallisation des expériences plastiques de l’artiste, de même qu’à un autre niveau, ils définissent, dans le prolongement des livres braille, l’alphabet premier d’une communication symbolique.

Très élaboré, le prosaïsme de leur forme et de leur appellation ne doit pas tromper, non plus que leur apparente relation avec le ready-made : «L’œuvre d’art n’entretient pas les rapports fonctionnels de l’objet vis-à-vis de son nom.»* Leur évidence est celle des objets définitifs et tout discours à leur propos serait de bavardage.

«Les plus belle réalisations plastiques restent des sphinx au regard de la langue»*, nous rappelle Jacquet qui, au terme d’une interrogation aussi obstinée que lyrique de la réalité, nous révèle cette réalité apparemment objective comme l’énigme d’un ailleurs, de nature profondément poétique et secrète que lui seul sait nommer : Donut Flight.



Suzanne PAGE

*Les citations sont extraites d’un entretien avec Otto Hahn – in « +_O » - mai 1977 

 

photo de Arc 1978
photo de Arc 1978
photo de Arc 1978
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photo de arc 1978
photo de arc 1978
photo de arc 1978
photo de arc 1978
photo de arc 1978
photo de arc 1978 sculpture minuscule
photo de Arc 1978, MAM Ville de Paris
photo de Arc 1978
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